La nostalgie des sirènes

Cette nouvelle a obtenu le premier prix au « Prix de la nouvelle Rotary-Charles Batut 2016-2017 du Rotary Club de Bourges.

Et bravo à Ninon Amey, auteur de « La vie en rose » pour le 2ème Prix!

https://rotarybourges.fr/category/prix-de-la-nouvelle-rotary-bourges/

 

http://www.20minutes.fr/monde/129280-20061226-deux-ans-apres-tsunami-lasie-recueille-silence

 

Dix ans. Dix ans déjà… Comme le temps est farceur, ce grand géant aux ailes de soie, qui nous pétrit dans ses filets d’argent comme un menu fretin… Je sais encore le goût de cette mangue sucrée et du sel sur ta peau que j’embrassais en regardant le large, au matin de décembre, si loin de notre Armorique, là-bas, dans les lointains…

Tu m’avais demandé de garder la surprise, et je n’avais rien dit. Tes yeux bandés jusqu’à l’aéroport, et puis l’interdiction d’écouter les annonces, je t’avais pris ton caban bleu en souriant, et puis Salomé qui riait de toutes ses petites dents cristallines, en s’écriant :

  • Maman, maman, moi je sais, mais je garde le secret !

Le caban bleu était sagement rangé dans la valise, et Salomé nous rapportait chaque matin des poignées de coquillages enchantés, toute heureuse de sa complicité avec la petite marchande de jus de fruits. Tu me fixais de tes grands yeux pervenche et me nommais ton Breton adoré, me répétant à l’envie que ce voyage était un cadeau formidable.

Ce jour-là, nous devions arpenter les collines à dos d’éléphant, et j’étais parti téléphoner au bar, le seul endroit où j’arrivais à capter correctement. J’ai appelé Bernard, à la pêcherie, et lui ai demandé des nouvelles. Tout allait bien, les hommes étaient en mer, le temps à l’orage, mais rien d’anormal en cet hiver breton qui disputait à la houle quelques accalmies. Nous avons plaisanté, j’ai raconté à mon frère les exploits de mes deux sirènes, toutes dorées du soleil des tropiques, et en parlant je vous voyais, au loin, qui observiez la mer depuis la piscine de l’hôtel. Tu étais belle, mon amour, les mains sur tes hanches déjà rebondies par ta grossesse, et tu tenais Salomé par l’épaule.

Vous sembliez fixer l’horizon, et d’autres touristes s’étaient approchés de vous. J’ai écourté la conversation, demandant à Bernard d’embrasser nos parents, quand il irait à Noirmoutier pour Noël, et j’ai raccroché en pensant aller chercher le cornac derrière la terrasse.

J’avais hâte de vous prendre par la main, vous, les femmes de ma vie, pour vous montrer les cheminements secrets des paysages de ce bout du monde, si différents de nos noroîts et de nos granits, et je m’apprêtais à vous appeler par la fenêtre du bar quand j’ai entendu le mugissement.

Plus fort qu’une corne de brume. Plus âpre que le vent dans les gréements des chalutiers. Plus sombre que la nuit quand elle parcourt les landes. Le bruit semblait déferler sur Pukhet comme un grain quand il saisit nos hommes au plus fort de l’océan, il emportait les peurs des serveurs soudain affolés et les rires des jeunes Thaïs qui chantaient dans l’arrière-salle.

Tu t’es retournée. J’ai vu par la vitre ouverte que tu me cherchais du regard, ta main avait saisi la menotte de Salomé et j’ai vu que ta bouche formait mon prénom. Notre fille, les yeux exorbités, hurlait « papa » en s’élançant vers l’hôtel, et la vague est arrivée au moment où je me suis précipité vers vous.

Tu as disparu, aussitôt, et Salomé avec toi.

Le mur d’eau saumâtre avait tout emporté sur son passage, les chaises pliantes, les arbres, les bungalows, et les touristes.

Quelques fractions de secondes plus tard, la vague avait atteint l’hôtel, et je m’étais retrouvé à nager sous cet océan fétide et épouvantable, avalant des algues, suffoquant, me cognant à des corps éventrés, reprenant ma respiration lors de mes rares remontées à la surface de ce cauchemar, jusqu’à ce que j’arrive à agripper le montant de la rampe et à me hisser jusqu’aux étages supérieurs en hurlant vos deux noms…

La violence des flots m’avait presqu’entièrement dévêtu. Je grelottais d’effroi et me tins un moment immobile derrière la balustrade de stuc, apercevant ce couple de Belges enlacés, accrochés au pilier central de la terrasse, le vieil homme donnant un dernier baiser à sa compagne avant de lâcher prise, hébété. Un bébé hurlait, seul, dans une poussette, sa mère l’avait mis en sécurité avant de plonger vers le centre de la pièce pour chercher un autre enfant, elle m’avait jeté un coup d’œil implorant en me confiant ce Moïse qui serait sans doute orphelin.

J’entendais aussi des barrissements affolés, et je me rendis compte que de l’autre côté de l’hôtel les pachydermes se débattaient en tous sens et semblaient s’être détachés de leurs énormes chaines. Je voyais par les baies vitrées déchiquetées que les éléphants s’enfuyaient vers les collines, suivis par des hordes de survivants couverts de boue.

Toute cette scène n’avait pas duré plus de cinq minutes, et c’est à ce moment-là que je décidai de plonger vers vous, mes chéries adorées, mes amours, mes étoiles. Il fallait que je vous retrouve. Tu avais sans doute nagé en tenant notre petite Salomé par la main, toi, ma sirène, celle que je surnommais mon Ariel bretonne, tant tu nageais bien…

J’avais foi en toi, en vous. Je me souvenais soudain de ce premier été, quand tu m’avais bousculé sur le ponton en courant avec ta sœur pour te jeter dans les vagues glacées, et quand du haut de tes sept ans tu m’avais affirmé que jamais je ne te battrai à la course… Il y en avait eu, des étés de grand vent, et des nuits aux étoiles, et des feux de la Saint-Jean, et des galets gardés comme autant de talismans… Nous nous étions promis l’un à l’autre par une nuit d’orage, tes yeux clairs me disaient que jamais aucun autre ne toucherait ta peau douce, et ma main guidait la tienne le long du chemin des douaniers, et nos vingt ans nous donnèrent raison, quand nos familles ont dansé sous les chênes et que nous nous aimions à perdre la raison…

Ma sirène… Tu l’avais traversée, ta Manche, me laissant comme un fou en arpentant la grève, et puis tous ces trophées, ces coupes… Ma nageuse, ma belle océane, seule notre Salomé t’avait un peu gardée loin des houles et de notre côte aux dentelles, et puis la petite maison aux ardoises argentées, nos roses trémières, et la pêcherie qui te faisait rire, quand je te montrais les navires et que tu me jurais que tu nageais plus vite que le bel Erwan ne guidait nos bateaux hors du chenal… Tu étais mon phare et j’étais ta boussole, et quand nous nous promenions dans Brocéliande je te nommais ma fée.

J’étais certain de te retrouver. Et j’ai plongé.

J’ai nagé à contre-courant, j’ai revu le Belge qui flottait à l’envers, et puis la mère de famille, sa fille accrochée contre son sein, toutes les deux les yeux grands ouverts vers le soleil de cette Thaïlande épouvantée. J’ai bu l’eau chaude du large mêlée aux pourritures des égouts, j’ai vu ces cadavres jonchant les rues, j’ai avalé le monde et l’univers et ma vie, j’ai prié, oh, comme j’ai prié.

Je ne t’ai pas trouvée. Alors j’ai marché. Trois jours durant, la boue séchée collant à mon corps blessé et suintant la peur, j’ai marché dans les ruelles enchevêtrées par l’horreur et dans la jungle des corps qui béaient dans l’effroi de la catastrophe. J’ai soulevé chaque sari, chaque morceau de tissu dans les morgues, j’ai erré dans les hôpitaux de fortune, j’ai hurlé ton nom et celui de notre fille, j’ai laissé des petits mots à la façade de chaque pan de mur encore debout. Je n’étais plus qu’un mort-vivant, je ne m’alimentais pas, je marchais sans me rendre compte que ma jambe était gangrenée, sans comprendre que j’avais perdu l’usage de mes oreilles, car je n’entendais presque plus rien, tant l’eau et les effluves sordides avaient attaqué mes sens, et j’étais pourtant persuadé que vous étiez quelque part au milieu de cet enfer. Tu étais si forte, mon amour, et tu nageais si bien, il m’était une évidence que tu avais survécu, et que tu m’attendais quelque part, bien vivante, notre enfant grandissant en ton sein et la petite Salomé, la mini sirène, comme je l’appelais, en train de jouer dans le sable de quelque baie protégée.

Non ?

C’est Bernard qui est venu me chercher. La police et deux médecins m’ont maîtrisé, j’ai eu plusieurs piqures, et ne me suis réveillé qu’à l’arrivée du long courrier à Orly. Il paraît que j’ai crié si fort dans le hall d’arrivée que les douaniers ont cru à un attentat, et ensuite j’ai passé de longues semaines dans cette grande maison aux allures de château, errant dans un parc sous de beaux marronniers en fleurs, et je haïssais ce printemps quand toi et nos enfants vous pourrissiez au bout du monde. Je me souviens du sourire triste de maman, et de tous ces regards de nos hommes, ces fiers-à-bras qui, les larmes aux yeux, m’ont accueilli à mon retour, eux qui avaient si souvent vaincu les lames sournoises de notre Atlantique en furie et qui eussent tant aimé que la mer t’épargne, toi aussi…

 

Dix ans. Dix ans, et me voilà à nouveau sur le sable de Pukhet… Rien n’est plus pareil, presque tous ceux avec qui nous avions lié amitié ont disparu… La petite marchande de jus de mangue n’est plus, ni la famille du cornac, ni le patron de l’hôtel, ni ses cinq filles qui babillaient comme des oiselles exotiques en riant avec nous quand le soleil ourlait la plage…

Dieu que c’est difficile de revoir ces paysages où le paradis est devenu enfer. Mais je le devais à ce pays en deuil, je le devais à tous ces courages, aux mémoires des disparus, à cette maman dont je sais aujourd’hui le prénom et dont j’ai protégé le bébé, et à nos amis du bout du monde… Je voulais être présent lors des commémorations du tsunami, pour dire mon admiration devant ce pays reconstruit. Chaque marin de nos équipages a donné de sa personne pour aider ces inconnus soudain si proches, Erwan est revenu quatre étés de suite pour former des pêcheurs, et Bernard a créé cette association d’aide aux orphelins… Oui, il y a eu comme un pont de bonté entre nos côtes du bout du monde, et chaque tempête bretonne nous rappelle la violence de ce tsunami meurtrier. La terre est ronde et les hommes doivent s’y entraider…

Un rire cristallin m’appelle, et je tourne la tête vers la plage où, sur ce ponton de bois tressé, notre grande Salomé pousse ton fauteuil. La petite Nour court derrière vous, et je me souviens.

Je me souviens de cet appel du consulat deux mois après mon retour. Je me souviens de ta voix chaude au téléphone, quand tu m’as appris ton amnésie, et aussi que Salomé n’avait rien, mais que tu avais perdu le bébé. Je me souviens de tes grands yeux pervenche quand tu es apparue sur le tarmac de l’aéroport, toi, ma sirène, ma chérie à présent dépourvue de l’usage de tes jambes, mais vivante, oh, si vivante… Je me souviens de la naissance de notre Nour, notre « lumière », la petite sœur de notre belle Salomé, notre renaissance.

Nous voulions revenir ensemble à Pukhet, pour dire à la vie que nous ne lui en voulions pas, puisque nous étions ensemble. Là-bas, en Bretagne, chez nous, tu t’occupes à présent de ces enfants polytraumatisés dans un centre, et tu leur murmures chaque jour qu’eux aussi, ils nageront à nouveau vers la lumière.

Je te souris. Je vous souris. Je vous aime, mes sirènes.

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En hommage à tous les disparus et aux victimes de ce tsunami du 26 décembre 2004…

https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9isme_et_tsunami_de_2004_dans_l%27oc%C3%A9an_Indien

http://www.lefigaro.fr/cinema/2014/12/26/03002-20141226ARTFIG00012-tsunami-de-2004-comment-la-culture-s-en-est-emparee.php

Mon bel Amour, lettre écrite pour un concours littéraire à Meaux : « Meaux d’amour »

Un bien joli concours que celui organisé par l’association des commerçants de Meaux, « Le plus beau des Meaux d’amour 2017″…Le jeu consistait, à l’occasion de la Saint-Valentin, à écrire un poème ou une lettre d’amour en y intégrant des noms de commerces meldois…

J’ai souhaité faire d’une pierre deux coups et rendre hommage à toutes les femmes qui se battent encore ou qui ont lutté contre un cancer du sein.

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Mon bel Amour,

 

Je me souviens.

De mon effroi soudain à l’annonce du résultat, de mon malaise, en rentrant chez moi, quand je m’étais effondrée dans les bras de la préparatrice de la pharmacie de la Cathédrale. Elle ne disait rien, elle avait compris en lisant l’ordonnance, elle se contentait de caresser ma main en me regardant avec empathie.

Je me souviens.

De ces mois nauséeux et sombres, durant lesquels je n’étais plus qu’une ombre titubant dans la nuit de mes angoisses, malgré l’affection des miens et la sollicitude du corps médical. Mutilée, terriblement seule face à la maladie, je ne voyais même plus la bonté de mes proches, persuadée que ma vie n’était plus que mascarade odieuse, entre les rendez-vous médicaux et les souffrances. Ma cinquantaine, que j’avais rêvée douce et apaisée, pleine de rires et de voyages, emplie de projets, une fois les enfants partis, malgré mon célibat, se révélait donc antichambre de la mort.

Je me souviens.

De ce livre feuilleté par cette belle journée de juin embaumée de tilleuls, en flânant au milieu des étagères du Monde d’Arthur. On y parlait de résilience et de corps à guérir, d’âmes à rencontrer et d’esprits apaisés, et de joie, aussi, malgré les épreuves. J’avais souri à la vendeuse, et puis je m’étais promenée au jardin des Trinitaires, bercée par une douce brise, me souvenant soudain du murmure des peupliers qui m’enchantait tant lorsque j’étais enfant.

C’est là que tu m’avais abordée, me demandant ton chemin, un peu perdu encore dans la cité meldoise que tu venais de découvrir.

Je me souviens.

De mon étonnement lorsque tu m’avais souri en me rencontrant à nouveau à la Fromagerie, de nos échanges autour du Brie et du Camembert, de mon fou rire devant ton ignorance presque totale au sujet de nos fromages. Il faut dire que chez toi, là-bas, en Californie, on ne consomme que de vagues pavés sous vide… Je ne me rappelais même plus de la dernière fois où j’avais eu le fou rire… Lorsque je t’ai avoué cela, tu m’as aussitôt dit qu’il fallait fêter cet événement, et tu m’as entraînée au bistrot La Jeanneke pour m’y inviter à prendre une bière. Je t’ai dit que je ne buvais pas, tu m’as traitée de mormone, j’ai éclaté de rire à nouveau, sans oser cependant te parler de tous ces médicaments qui guidaient mon existence… Nous avons devisé tantôt gaiement, tantôt sérieusement toute la soirée, tout devenait simple, évident. Ton enfance à New York, mes premiers pas en bord de Marne, la Sorbonne et UCLA, ta femme partie trop tôt, mon époux trop volage, mes élèves adorés et tes étudiants dans ton nouveau poste à Marne-la-Vallée, nos enfants déjà grands, tes rêves…

Je me souviens.

De mon silence soudain au milieu du brouhaha de la brasserie, de ma gêne, de la rougeur qui envahissait mon visage. Mais qu’étais-je en train de faire ? Quelle folle étais-je, d’avoir accepté ce dîner avec un parfait inconnu, et puis qu’est-ce-que je m’imaginais ? Qu’il allait m’écouter parler de mes rêves brisés, de l’annonce de ce cancer qui avait mutilé la femme que j’étais, quelques mois auparavant ? Qu’il me raccompagnerait chez moi, mon bel Américain, pour caresser mes longs cheveux auburn avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’une perruque ?

Je me souviens.

De ma course folle dans la nuit, en larmes, après avoir brutalement interrompu notre soirée et payé ma part devant le serveur interloqué, puisqu’il nous avait vu rire aux éclats et discuter toute la soirée. De tes appels incessants. Et puis de la lettre trouvée un matin dans ma boîte aux lettres, dans laquelle tu citais des poètes et me disais que j’étais belle, au fond de moi, en mon âme, et que tout le reste n’y changerait rien : tu étais tombé fou amoureux de moi. Ce jour-là, je pris mon courage à deux mains et j’osai pousser la porte du salon de Frédéric Chabane, et, malgré ma gêne, je lui demandai s’il pouvait mettre un peu d’ordre sur mon crâne d’oiselle dégarnie. Figaro me sourit et me répéta que j’étais superbe, avec ou sans cheveux, et que cette petite coupe à la Jean Seberg m’irait comme un gant. Il était temps que j’enlève cette perruque, et puis il m’ordonna d’aller faire un tour chez Monique Lingerie, en me faisant un clin d’œil appuyé ! Rien de mieux que de s’occuper un peu de soi, m’assura-t-il…

Glwadys me dit la même chose, durant de longues séances où elle m’aida à retrouver un « chemin vers moi », m’expliquant que ma route avait été sans doute sinueuse, mais qu’il fallait que je me redresse, en confiance, pour oser aimer l’horizon. Il y aurait de nouveaux voyages, et je devais baisser ma garde, et me laisser aimer. J’écoutais chez elle des musiques envahissantes et douces, et je me prenais à rêver à nouveau ; et, toujours, c’est ton beau visage que je voyais en fermant mes yeux fatigués, ta bonté, tes yeux rieurs, ta fossette irrésistible.

Je me souviens.

De ton coup de sonnette en ce dimanche matin, les mains chargées de viennoiseries et de ces délicieux gâteaux de la Maison Aucuit, et de ton grand rire en découvrant mon appartement, qui ressemblait trait pour trait à ton loft de Frisco : nous avions accroché les mêmes peintures aux murs et lisions les mêmes livres. J’ai frissonné quand tu as frôlé ma joue de ta main douce, j’ai pleuré quand tu as dégrafé mon chemisier, j’ai souri quand tu m’as murmuré que j’étais tellement belle, tellement belle même avec un seul sein, j’ai gémi quand tu m’as portée vers la chambre, je t’ai regardé au fond des yeux quand tu as crié que tu m’aimais.

Je me souviens.

De tout ce monde qui se pressait dans notre beau théâtre Gérard Philipe pour la Première de « El Cid », de ta main qui serrait la mienne et qui soudain, au moment où l’Infante parlait du « si charmant poison », passa à mon doigt cette bague de saphir, de diamant et de rubis que tu avais achetée la veille chez Frédéric Parisse, me murmurant qu’elle était bleue blanche et rouge comme ton nouveau pays ; mais aussi bleue comme l’océan californien que tu me montrerais bientôt, blanche comme le brie qui nous avait rendus amoureux, et rouge comme ta folle passion pour moi…

Je me souviens.

De ce quatorze février où nous échangeâmes mille confidences joyeuses à la petite table de la Maison Meldoise, de ton air d’extase en goûtant nos spécialités, de ces billets d’avion que tu m’offris au dessert, et des applaudissements de tout le restaurant lorsque tu demandas ma main, à genou, la main sur ton cœur, ton accent américain faisant fondre tout le personnel.

Je laisserai, mon Amour, cette lettre sous ton oreiller, ce soir, pour que tu saches la force de ce qui nous lie, la puissance de cet amour qui résonne en moi comme le grand soleil qui chauffe notre automne.

Et je me souviendrai, toujours, de ce moment :

Je suis au bras de mon fils aîné et je marche vers l’autel de la cathédrale. Nos enfants réunis sur le banc lustré par les ans nous sourient. Les cloches ont sonné à tous vents et les pommiers sont en fleurs ; tu m’attends, les yeux brillants, et je t’entends encore me murmurer à l’oreille, devant dame Marne qui nous berçait de ses flots tendres, ce vers de Michaux que nous aimons  tant :

« Faute de soleil, sache mûrir dans la glace ».

 

Une très belle lecture au théâtre Gérard Philipe…Vous pouvez retrouver d’autres textes mis en voix ici:

https://www.facebook.com/tgpmeaux/