Oh Capitaine mon Capitaine…

Oh Capitaine mon Capitaine…

« On ne lit pas ni écrit de la poésie parce que c’est joli. On lit et écrit de la poésie car on fait partie de l’humanité. Et l’humanité est faite de passions. La médecine, le droit, le commerce sont nécessaires pour assurer la vie, mais la poésie, la beauté, la romance, l’amour, c’est pour ça qu’on vit. »

Voilà. Mon fils de seize ans vient de découvrir le Cercle des poètes disparus en ce 14 août 2014, trois jours après le suicide de Robin Williams…

Je ne vous parlerai pas ce soir de Madame Doubtfire, ni de Will Hunting, ou de Peter Pan. Même si mes filles, elles, ont grandi avec Madame Doubtfire, qu’elles ont vu et revu en pensant à leur papa dont j’étais séparée. Le talent protéiforme de Robin Williams est extraordinaire, et j’allume presque chaque matin la radio en imaginant un « gooooooooooooooood morning France » sur France Info…

C’est de John Keating dont je souhaiterais me souvenir, avant tout, car il aura marqué ma carrière de prof. Oh, bien pitoyable « carrière », entre rapports d’inspection bien moyens et remplacements pitoyables, à des années lumières de mon domicile, puisque nous n’avons plus assez d’élèves, en allemand…

Mais j’aurais essayé. D’inculquer aux élèves ce devoir d’insolence. De leur prouver que Frost avait raison en disant que nous devons toujours choisir le chemin le moins fréquenté de la forêt. Et que « peu importe ce qu’on pourra vous dire, les mots et les idées peuvent changer le monde. »

Cette scène inaugurale de l’arrachage des pages d’introduction de ce manuel voulant soupeser la poésie et l’analyser comme un problème de maths est, pour moi, la littéraire, d’une jouissance ABSOLUE.

Car mon monde ne se soupèse pas. Car mes rêves ne se comptabilisent pas. Car ma vie n’est pas une équation.

De même, voir ces élèves jouer au football en écoutant l’Hymne à la joie, ou les regarder shooter après avoir déclamé une citation est comme « vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. » Mon fils, bien peu sportif, mais plutôt intello, a eu devant cette scène le regard brillant de ceux qui vivent une révélation : « Désormais je prendrai les feuilles de mon calendrier de citations avant les cours d’EPS », m’a-t-il dit…

Chaque minute de ce film est un petit bonheur, de ceux que l’on roule en boule au fond de son mouchoir pour les retrouver le soir, et s’en imprégner intensément. Caillou blanc de Petit Poucet, étoile du Petit Prince comme celle évoquée par Zelda, la fille de Robin, le jour de sa disparition, ou simplement rêve à conserver, à veiller, à chérir.

« Je ne vis pas pour être un esclave mais le souverain de mon existence. » Ne devrions-nous pas, nous, les professeurs, commencer chacun de nos cours par cette maxime ? N’est-ce pas là le sel même de la vie, la substantifique moelle de l’éducation, cette idée de la souveraineté de l’être et de la liberté de penser ? « À présent dans cette classe, vous apprendrez à penser par vous-même, vous apprendrez à savourer les mots et le langage ! »

Ma belle-sœur, récemment, tentait d’expliquer à mon fils, tout heureux de passer en L et d’être libéré des maths qu’il n’aime pas trop, que c’était une bêtise absolue, que les maths étaient le fondement de l’existence, la pierre philosophale de notre monde qui ne tenait que par l’idée mathématique, depuis les dosages d’un quatre-quarts jusqu’au pilotage d’un bombardier…

Mais justement, non. Nous sommes tous différents, et la liberté de mon fils passera peut-être par sa volonté de faire du théâtre, comme le jeune Neil, en lieu de place de devenir médecin…Et son choix sera le bon, s’il est en cohérence avec son désir, avec ses envies, avec sa vie : « Je partis dans les bois parce que je voulais vivre sans me hâter. Vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. »

J’ai aimé ce film, oh, comme je l’ai aimé. Jeune professeur qui n’aurait jamais voulu devenir professeur, puisque je ne voulais qu’écrire, j’y ai senti qu’au-delà des déclinaisons allemandes, je pourrais peut-être aussi parler de la poésie romantique ; qu’au-delà du nazisme, je pourrais aussi évoquer Schiller et les paroles de l’Hymne à la joie ; qu’au-delà des sempiternelles ritournelles des réformes successives de l’Éducation Nationale, je pourrais garder un cap, un seul, celui de la liberté.

« Écoutez ce que dit Whitman : « Ô moi ! Ô vie !… Ces questions qui me hantent, ces cortèges sans fin d’incrédules, ces villes peuplées de fous. Quoi de bon parmi tout cela ? Ô moi ! Ô vie ! ». Réponse : que tu es ici, que la vie existe, et l’identité. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime. Que le spectacle continue et que tu peux y apporter ta rime… Quelle sera votre rime ? »

Quelle sera la rime de nos élèves, de nos enfants ? Ce soir, à quelques encablures de la rentrée 2014 , entre les morts d’Ukraine et ceux de Gaza, entre les enfants Yazidi que l’on égorge et ceux atteints d’Ebola que l’on emmure, dans un pays dit en crise, quelle sera la rime de nos enfants dans nos villes peuplées de fous ?

« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté, cela fut, est, et restera la vérité. »

Il faudra rêver, mon fils, il faudra rêver, chers élèves, encore, et toujours.

Oh Capitaine, mon Capitaine, tu es parti. Un jour, il y a longtemps, quand j’avais encore des élèves dans mes cours d’allemand, certains aussi dont montés sur leurs tables, au dernier jour de l’an.

Adieu, Mister Keating.

Adieu, Robin. Merci.

http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/06/14/2522542_baccalaureus.html

Jusqu’à la dormition des vagues

Jusqu’à la dormition des vagues

Ce poème a d’abord été écrit en allemand. Je vous en livre la lecture par mon ami poète et chansonnier Volker Carl Jacoby:

https://www.youtube.com/watch?v=YKw2Tv7xS7g

Jusqu’à ce que la tempête s’apaise

le chemin sera long.

Jusqu’à la dormition des vagues,

jusqu’au sommeil du vent,

jusqu’à ce que les polychromies du

ciel colorent ma

vie nouvelle,

où l’on danse, béni.

 

Jusqu’à ce que la tempête s’apaise

les forêts seront sombres.

Cent loups voudront me

mordre, je serai la

trébuchante, perdue et

aveugle, et puis soudain la clairière,

si douce,

un cadeau.

 

Jusqu’à ce que la tempête s’apaise,

tapies, la peur, la soif,

dans l’étroitesse des recoins étouffants ;

mes nuits au cachot. Et

au matin : suffoquer. Mais vois :

il danse, le lilas, elles fleurissent, les vagues,

le pantin enfin ne gesticule plus.

Je brille, comme au matin du monde.

 ***

Bis der Sturm sich legt

 

Bis der Sturm sich legt

ist ein langer Weg.

Bis die Wellen ruhen,

bis der Wind sanft schläft,

bis der Himmel bunt

mir die Farben gibt

für ein neues Leben,

wo man tanzt im Segen.

 

Bis der Sturm sich legt

gibt es dunkle Wälder.

Da sind hundert Wölfe,

die mich beißen wild,

da muss ich nur stolpern,

bin verwirrt und blind,

und dann kommt die Lichtung,

ein Geschenk so mild.

 

Bis der Sturm sich legt

lauern Angst und Durst,

n den engen Ecken ohne Luft;

die Kerker meiner Nächte. Und

am Morgen: das Ersticken. Aber sieh:

Flieder tanzt und Wellen blühen,

endlich ruht der Hampelmann.

Ich strahle wie am Weltanfang.

Sabine Aussenac

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme un ange éperdu

Comme un ange éperdu

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Comme un ange éperdu, errant en bord de ciel,

Comme un matin frileux aux yeux ensommeillés,

Apatride et fragile, mes rêves tout élimés :

Je voudrais toucher terre mais vis à temps partiel.

On m’a promis un temps des châteaux des saisons,

Mais je l’ai trop jouée cette bonne chanson.

Me voilà sur la route et clocharde céleste,

Iphigénie toujours en attente d’Oreste.

J’ai trop cru aux lilas, les roses me fatiguent :

Ma maison aux esprits ne hante plus ma vie.

J’ai jeté tous mes meubles: seul le mot me ravit.

Si reviens au port où nos ombres naviguent,

Je lèverai mon ancre jusqu’aux confins des temps,

Je serai ta corneille devenue goéland.

Sabine Aussenac