J’avais envie de reposter ce texte, paru dans « Le Post » quelques jours après sa mort…
Sa voix, gouailleuse, enjouée, vive.
Son regard, franc, direct, chaleureux. Sa force, son courage, son humour, sa simplicité: une femme française
Annie va nous manquer, même si nous la savions déjà un peu partie. Elle nous manquera comme nous manquent ces amis très chers qui ne sont plus: on pouvait compter sur eux, ils nous écoutaient, ils nous distrayaient…
Elle était loin, si loin du star system. On l’a vu hier encore, devant l’église Saint-Roch…. La rue était là, oui, à ses obsèques, mais pas les starlettes. Nos jeunes actrices repulpées, nos bimbos cannoises, nos exports vers les States, celles qui, pourtant, doivent tout à des femmes de la trempe d’Annie Girardot, ont tout simplement boudé la cérémonie, comme on boycotterait les Césars.
Mais la rue, la France d’en bas, celle qui autrefois se pressait sur les sièges en bois des petits cinémas de quartier, celle qui a grandi avec Annie, était venue en masse. Annie est partie emportée par la foule, qui l’a tant aimée.
Je dois l’avouer : je n’ai pas toujours aimé Annie. « On » m’avait dit, lorsque j’étais enfant, que ce n’était pas quelqu’un de « comme il faut ». C’est que c’était important, autrefois, d’être quelqu’un de « bien », de savoir se tenir, de rester « une dame ». « On » m’avait dit que cette voix éraillée agaçait, que ces cheveux coupés à la diable manquaient de classe, et puis elle n’était même pas maquillée.
Ma liberté est ensuite passée par Annie.
Avoir le droit de trouver normal qu’une femme superbe soit nue dans un lit, comme dans Dillinger est mort, avoir le droit de manifester, comme dans Mourir d’Aimer, avoir le droit de travailler, comme dans Docteur Françoise Gailland…Un jour, oui, j’ai décidé que je deviendrai comme elle : spontanée et non plus compassée, drôle et non plus coincée, directe, et, surtout, libre.
Libre, toujours. Libre de parler, de rire, de s’engager, de se tromper, libre de choisir, libre de partir. Je l’ai aimée dans tous ses rôles, du plus modeste au plus clinquant, mais elle restera toujours, pour moi, Gabrielle Russier, l’héroïne de Mourir d’aimer. Ce film là, c’est notre petit secret. Et elle y incarne, magistralement, une femme au cœur pur: ce qu’elle est restée, toujours.
Bien sûr, elle était déjà un peu partie. Somme toute, sa maladie nous permettra de passer rapidement par certaines étapes du deuil. Le déni, nous l’avions déjà ressenti, en nous demandant comment cette injustice était possible…De quel droit la maladie pouvait-elle priver cette merveilleuse actrice de sa mémoire ? La colère, là aussi, nous l’avons déjà passée, avec Annie, d’ailleurs, en la voyant rire, et surtout pleurer aux Césars, bouleversante de générosité. Oui, elle nous avait manqué, oui, nous étions en colère contre ce système qui se permet d’oublier ses propres enfants du paradis.
Il va nous rester le souvenir, un souvenir tendre, apaisé, émerveillé, d’une femme formidable, qui disparaît le lendemain d’une cérémonie des Césars, comme dans un dernier pied de nez à ceux qui l’avait humiliée par l’oubli, mais aussi à quelques jours du huit mars, de la Journée internationale de la Femme.
Merci, Annie. Tu nous manqueras, mais grâce à toi, nous sommes devenues ce que nous sommes.
Se souvenir d’une voix, d’un rire, et de tant de moments éparpillés au gré des tourbillons de la mémoire…
C’est le départ de sa maman qui nous a réunies. Ma mère m’avait fait part de la nouvelle, lue dans le quotidien local, et une autre voisine d’enfance, retrouvée quelques années auparavant, par hasard, en me promenant dans notre ancien quartier d’Albi la Rouge, m’avait aussi fait un mail.
Quel fait étrange : pris dans les rets de nos quotidiens, on trouve à peine le temps de soigner ses amis, ses connaissances, feuilletant parfois, nostalgique, ses anciens carnets d’adresse, en se demandant où se sont évanouis Pierre, Jacques et Paul, sans compter les mailles infinies du net et de nos réseaux sociaux… On a gardé quelques amis au fil des ans, on en a perdu beaucoup d’autres au fil de nos déménagements, les cercles se sont faits, défaits…
Mais il suffit d’un appel pour qu’en une fraction de seconde toute une enfance nous remonte en mémoire, et que nous nous retrouvions aussi peinés par une annonce de décès que s’il s’agissait d’un très proche…
Tout est allé, ensuite, très vite, une recherche sur internet, un mail, des sms, un appel…
Voilà : j’ai retrouvé une amie d’enfance.
Les amis d’enfance sont bien différents de nos autres compagnons de route, car ils partagent avec nous ce goût incomparable des antans… Bien sûr, avec l’ami de nos seize ans, il nous suffira d’entendre ce morceau de Dylan ou ce riff de Santana pour nous regarder en imaginant respirer une bonne bouffée d’herbe bleue, repensant aux maisons de la même couleur… L’amie de lycée ou de fac partagera jusqu’au bout nos fous-rires en revoyant les barbarismes de nos versions latines ou allemandes et les manies des profs… La maman des amis de nos enfants, devenue aussi notre amie, s’attendrira avec nous des premiers babils retrouvés sur quelque photo sépia, à moins que nous n’échangions longuement au sujet des frasques de nos ados… Le fils de l’amie de notre propre mère ne nous quittera, en fait, jamais, nos vies entremêlées en filigranes fidèles… Les amis du « virtuel » nous sont souvent devenus aussi proches que ceux du monde réel…
Mais l’ami(e) d’enfance possède cette fraîcheur mémorielle unique qui nous renvoie aux tout premiers émois, boussole inextinguible qui nous ramène à ces côtes connues, souvent oubliées, retrouvées à la seconde même où l’on va recroiser sa route.
Ce que nous avons vécu tient du miracle, ce miracle de l’innocence, en ces temps d’avant le réel, lorsque nous jouions des après-midis entières dans cette impasse qui nous était cocon presque matriciel, loin des rumeurs du monde encore…
Se souvenir de sa maison, plus cossue que la nôtre, de la grâce de sa mère, toujours radieuse, qui, femme plus moderne que notre maman, nous emmena pour la première fois faire des courses dans une « grande surface » au volant de sa « Diane », nous qui ne connaissions que l’épicerie et les autres petits commerces des années d’avant 68…
Aux goûters d’anniversaire, chez elle, on buvait du « Fruité « et du « Banga », quand nous n’avions que de la grenadine ; j’étais émerveillée.
Je revois même notre toute première rencontre ; tout juste débarquée de nos Ardennes, je tenais la main de ma grand-mère française, âgée de cinq ans, un peu étourdie encore par un grave accident et par une fracture du crâne qui m’avait immobilisée longtemps, éblouie par le soleil du sud-ouest. Mon amie, petite chipie dégourdie de trois ans à peine, curieuse et délurée, était venue seule du bout de la rue pour nous dire bonjour, m’épatant par sa débrouillardise.
Nos enfances étaient certes différentes, puisque j’étais l’aînée de quatre enfants et elle une benjamine adorée, puisque son père était médecin et le mien professeur, et que toute une partie de ma vie se passait en Allemagne, où nous partions souvent en vacances.
Mais nous restent de ces longues années partagées des centaines de mercredis (qui furent d’ailleurs d’abord des jeudis ! ) et de week-ends quasi communautaires, où l’on jouait dans les jardins respectifs de nos différentes maisons, tantôt à la marchande, tantôt aux mille bornes ou à bataille ouverte, quand nous ne pédalions pas comme des fous dans notre impasse, nous ouvrant parfois cruellement les genoux sur les gravillons…
Au fond du jardin de notre autre amie commune, nous montions des tentes de tissus et des cabanes et nous inventions des vies de princesses ; j’escaladais le pommier pour passer dans le jardin voisin et vivre mille existences de rêve dans l’immense maison de maître des « toulousains », qui venaient là en vacances chez leur grand-mère, et nous alignions les soldats de plomb ou chantions à tue-tête « Aux Champs-Élysées », avec ce petit voisin dont j’étais aussi amoureuse que je l’étais de Mehdi, enfin de « Sébastien » (« parmi les hommes »…)
En rentrant à pied de notre école, par un petit sentier qui raccourcissait notre route, en ces temps bénis où nos parents pouvaient nous laisser des heures entières dans l’espace public non encore livré aux incuries d’aujourd’hui, nous passions parfois voir une vieille dame du voisinage, qui nous offrait à boire ou nous laissait cueillir ses cerises…
J’adorais les maisons de mes ami(e)s : les parquets bien cirés et l’ambiance feutrée de celle de ma chère Monique, le poisson rouge de sa chambre, le vélo de son adorable papa, les livres de « Brigitte » que sa maman me prêtait au retour de la messe où elle me conduisait parfois, ayant pitié de la petite mécréante qui n’avait même pas fait sa communion… Le jardin aux parterres ordonnés m’enchantait. La maison de Jean-Didier vient parfois encore hanter mes rêves, j’en ai gardé une nostalgie éternelle pour ces encorbellements élégants et pour la terrasse aux piliers arrondis… Tous ces étages m’intriguaient, et au-dessus de chez sa grand-mère vivaient d’ailleurs deux autres camarades que j’aimais beaucoup, Anne-Michèle et Isabelle…
Quant à la maison de Nathalie, c’était un bonheur que de s’y aventurer, avec le joli jardin en enfilade et les belles tapisseries. Mais c’est sa maison de campagne surtout que je trouvais merveilleuse, qui, sise non loin de la nôtre, ourlée de beaux feuillages, s’élevait dans un petit village tarnais qui nous rapprochait encore…
Ah, cette enfance… Notre propre maison, veillée par un saule pleureur tutélaire, les meubles en teck des sixties, la 404 de papa, tout le confort offert par nos parents, les mange-disques et les clubs des cinq, les dimanches chez mes grands-parents français et les étés en outre-Rhin…
Entendre la voix de Nathalie, me réjouir de bientôt la revoir, malgré les décennies en béance de nouvelles, c’est replonger dans ces parfums inoubliables, entre la suavité de l’amande amère de nos colles blanches et les saveurs des petits berlingots Nestlé, c’est revoir les couleurs acidulées des années soixante-dix, l’orange de nos tabourets de jardin, c’est plonger vers ces espaces bénis d’avant les blessures, malgré les fêlures souvent déjà bien présentes.
Ballerine assassinée
Dans le parc Rochegude se sentir écureuil.
Légèreté des songes au brisant
des réels.
Mon corps trop lourd. Isadora Duncan s’étrangle sans même
danser.
Ballerine assassinée, derviche
tourneuse de mes imaginaires.
Larmes avalées, encore et encore, en couleuvres
des absences.
Une amie d’enfance, c’est cela, ce cordon ombilical vers cette mémoire précieuse, qui nous a forgés, guidés, éveillés, façonnés, permettant à l’adulte en devenir que nous étions de s’ancrer dans les tendresses, les joies, les bienveillances. En ce qui me concerne, beaucoup de choses étaient déjà là, en germe et pourtant définitives : le goût des livres et des mots, entre les dizaines de livres de la collection verte, rose ou rouge et or, mes rédactions dont ma mère était fière, les « récitations » que j’adorais, alliés à la maladresse dans le maniement de la plume violette compensée par une imagination déjà débordante… La passion pour le cinéma, grâce aux films et aux « feuilletons » de l’ORTF, et puis, dès l’âge de 10 ans, la lecture du journal d’Anne Franck… Je voulais devenir écrivain, épouser Walt Disney (ou Mehdi) et je me sentais très proche d’Anne… Bref, tout, ou presque, était tracé…
L’impasse Fernandez était vide ; devant moi marchait Nathalie…Elle avait un joli nom mon guide… Voilà. Recroiser Monique en « pèlerinage » en ville Rouge m’avait fait un immense plaisir, l’entendre parfois au téléphone me ravit.
Et bientôt, peut-être, je reverrai Nathalie.
***
Dédié à Monique et à Nathalie, et aussi à Isabelle, Marie-Paule et Marianne, fidèles camarades de classe, et aux autres voisins de notre rue…
Et le temps à Albi semble d’éternité
Mutine et légère comme un matin
d’été
la statue nous sourit en dominant
rivière.
Sur le Tarn impassible coule
une histoire fière:
Et le temps à Albi semble d’éternité .
***
Nos Noëls seventies
Lorsqu’aux temps d’autrefois nous allions à la messe,
Nos gros sabots aux pieds et le cœur à confesse,
Nous savions qu’en rentrant, les joues rosies de froid,
L’enfançon sourirait en sa crèche de bois.
Mais non, n’importe quoi ! Le divan explosait…
Un sous-pull à paillettes, et un sac au crochet !
Et puis l’électrophone, et un jean peau de pêche !
L’intégrale de Troyat, des vinyles de Delpech…
En pantalon pattes d’eph’, dans son costume orange,