Jaune soleil… #giletsjaunes #France #politique #solidarité #BlackBlocs #police #révolution #Auvergne #nouvelle #tragédie

Cette nouvelle a fait partie de la première sélection du concours de l’Encrier Renversé de Castres en 2019.

crédits France Bleu Pays d’Auvergne

Il leva les yeux en passant derrière les grilles du Jardin Lecoq. Tout était là, à l’identique, la roseraie qui frissonnait dans l’air glacé de l’aube, les balançoires figées sur le sable encore humide de la nuit, et le petit lac autour duquel les jumeaux aimaient tant courir avant de manger une glace sous la verrière du café…

Il rabattit la capuche de sa parka et s’attaqua en boitant à la côte qui montait à l’assaut de la haute ville, sentant les aspérités des outils jetés en vrac dans son sac à dos lui chatouiller les côtes. Il avait eu de la chance en roulant très tôt depuis Cournon, ne rencontrant aucun barrage avant de se garer sous le viaduc, non loin du parc. D’autres ombres se profilaient le long de l’avenue, et toutes se ressemblaient, emmitouflées, encapuchonnées, chargées de sacs ; beaucoup portaient des casques, et, souvent, une pancarte surgissait de la pénombre. « Nous sommes l’aube », déchiffra-t-il en souriant.

Robert sentit une vibration dans la poche de son jean. Il s’empara de son vieux téléphone à clapet et lut le sms de Jeanne :

-Fais attention à toi, mon Robinou.

Il sourit, comme chaque fois qu’il pensait à sa mère capable, depuis la souillarde de sa petite maison de pierres, de trouver le seul endroit du village d’où elle « captait les ondes », comme elle disait, malgré ses quatre-vingt-treize ans … Oui, il serait prudent, et ce ne serait pas sa première manif ! C’est qu’il en avait fait, des défilés du Premier Mai, arpentant les grandes rues bondées de la cité auvergnate, quand ils s’élançaient, tous les camarades, depuis les usines Michelin, fiers de leur ville et de leurs pneumatiques, aussi gonflés d’orgueil que le Bibendum… C’était la belle époque, on ne se posait pas de questions, on se contentait de se lever le matin, de prendre une gamelle préparée avec affection et d’enfiler son bleu, on acceptait les cadences et les trois-huit, et puis le samedi on allait au stade pour supporter l’ASM, et l’été on remontait au village, chez ses parents, à Murol, pour voir miroiter le lac Chambon et humer l’air gras des pâtures…

Il ne savait plus très bien quand la cassure avait commencé. C’était comme si la glace recouvrant un étang s’était brisée peu à peu, avec d’infimes craquements, des lignes de failles imperceptibles, avant de céder net sous le poids de quelque promeneur un peu trop aventureux… Un monde, son monde, leur monde avait peu à peu sombré, la grande Histoire rejoignant la petite, et souvent, un vertige lui venait quand il essayait de recoller les morceaux du miroir soudain sans tain. À l’usine, les visages, de rubiconds et joyeux, s’étaient mués, au fil des ans, de plans de restructuration en délocalisations, en masques grisâtres et fermés ; on attendait son tour comme attend la Camarde, nul ne savait qui elle frapperait, cette grande loterie de la mise au chômage… C’est à ce moment-là que Robert avait arrêté de cotiser, puisque plus rien ne faisait sens : on eût dit qu’une longue nuit était tombée sur les usines.

Et puis Martine était tombée malade, et c’était comme si le soleil lui aussi s’était alité, et leur vie ne fut plus, de longues années durant, qu’espérances et tristesses, au gré des errances médicales, des longues semaines dans ce sinistre hôpital qui ressemblait à une prison, des périodes de rémission et de celles où il tentait, impuissant, d’apaiser les douleurs sans fin de sa chère épouse qui se mourrait. Cette année-là, les jumeaux perdirent leur maman et leur enfance, et leur grand-père, aussi, qui reposait au petit cimetière de Murol, tandis que Martine avait voulu repartir en Bretagne, elle qui n’avait même pas pu revoir l’océan une dernière fois… Robert passa devant l’hôpital et, comme chaque fois qu’il empruntait ce chemin, détourna la tête pour ne pas voir la fenêtre de la chambre 125, celle où sa petite Bretonne, qu’il avait rencontrée pendant son service et aimée au premier regard, s’était éteinte en lui faisant promettre d’être heureux et de veiller sur leurs jumeaux…

Si seulement il avait pu tenir cette promesse… Si ce satané camion n’avait pas croisé sa route un soir de décembre, quand il rentrait de Murol sur la petite route verglacée, faisant de lui un infirme, un éclopé, incapable de garder son poste à l’usine… Il s’en était fallu de peu pour qu’il ne sombre pas entièrement : la perspective de l’invalidité lui avait donné la force de se battre. Mais les longs mois passés en rééducation, loin des enfants qui s’étaient retrouvés en foyer, puisque ses propres parents faisaient face à l’agonie de son père et n’avaient pas pu les accueillir à Murol, avaient sonné le glas de cette vie rythmée par les habitudes et la douceur d’une famille. À son retour, il avait certes retrouvé, grâce aux camarades du syndicat qui ne lui avaient jamais reproché sa défection militante, un poste adapté, mais jamais un rapport normal à ses enfants.

La Place de Jaude se profilait à présent devant lui et grouillait déjà de monde. Les médias l’avaient annoncé, et La Montagne avait prévenu ses lecteurs qu’il vaudrait peut-être mieux éviter de venir se promener vers le Centre Jaude en ce samedi : et en effet, ils étaient venus en masse, de toute la France, et même, apparemment, d’autres pays. Ils se frayaient un chemin depuis les quatre points cardinaux, et, contrastant avec l’onyx de la pierre noire de Volvic et avec les façades sombres de la vieille ville, tout ce jaune soleil faisait comme un éblouissement. Un grand cortège couleur d’épis était venu en ondulant depuis le Nord, comme si la plaine de l’Allier tout entière se jetait soudain vers Clermont ; on se bousculait sur les routes et on faisait des haltes joyeuses aux ronds-points, comme chaque samedi, prêts à se colleter avec la France d’en haut, celle de l’ordre établi et des bourgeois. On était venu depuis les belles endormies de Vichy, pastilles en poche, ayant laissé la ville d’eau sagement blottie en ses certitudes, passant Riom, Chatel ou Cébazat et on marchait, ayant laissé les voitures près du stade ou des usines, en rangs déjà serrés.

Une autre vague toute dorée avait fusé depuis l’est, les klaxons avaient résonné en traversant Pont-du-Château et Lempdes, passant joyeusement l’Allier avant de se ranger vers le parking du Leclerc, et voilà qu’on déambulait, banderoles et fumigènes à la main, en remontant l’avenue Anatole-France et la rue de la Pradelle, avant de rejoindre, boulevard Côte Blatin, les sudistes, ceux qui arrivaient, comme bronzés, d’un bel ocre lumineux, depuis les Martres, La Roche ou Romagnat, encore tout pleins des odeurs de leurs vallées, fleurant bon la campagne, et surtout nantis, eux aussi, de leurs gilets fluos. Et bien sûr, l’ouest n’était pas en reste, c’était comme si tout le parc naturel des Volcans était passé du vert au jaune canari, puisqu’on avait quitté qui Royat, qui Durtol, qui Chamalières, même, en une ultime offense à Giscard, pour rejoindre les Salins et apporter un peu de l’air pur de la chaîne des Puys à toute cette foule déjà bien compacte et excitée…

Machinalement, Robert se redressa, comme chaque fois qu’il se trouvait avec des camarades. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus vécu de pareils moments, et, pour rien au monde, il n’aurait loupé les fameux « Actes » qui avaient rebaptisé les samedis de l’Hexagone. Car ces retrouvailles hebdomadaires redonnaient du poil de la bête à tout ce petit peuple de France qui, durant de trop longues années, avait courbé l’échine, las des discours fallacieux des uns et des fausses promesses des autres, englué dans des dettes et des crédits, mis au ban de la société des « nantis », ne pouvant même plus partir au camping quand d’autres narguaient l’opinion depuis quelque yacht ou sur des terrasses parisiennes célèbres… Plus qu’un autre, Robert s’était retrouvé dans ce profil des « classes moyennes » surendettées, étouffant à petit feu sous les coups du sort qui l’avaient privé de son épouse d’abord, après des années de soins coûteux, puis de son travail de contremaître, de sa dignité, tandis que ses enfants s’étaient pris, eux aussi, leur appauvrissement de plein fouet : après son reclassement, ils avaient finalement été contraints de quitter leur petit pavillon de la rue des Jardins à Aubière pour un HLM miteux à Cournon, et même si mémé Jeanne continuait à les attendre à bras ouverts vers le lac Chambon, leur offrant ses bugnes, son sourire et ses confitures de myrtilles, plus rien n’avait été pareil après la mort de Martine et leur déménagement.

Une grande silhouette encapuchonnée le héla, et Robert reconnut Pierre, son ami cégétiste, un ancien cheminot lui aussi de tous les combats. L’ami Pierrot lui tendit une tasse de café brûlant, et s’éloigna de quelques pas du braséro devant lequel une dizaine de gilets jaunes cassaient la croûte, comme au bon vieux temps des manifs noyautées par la CGT.

-Alors, tu t’es pas fait arrêter ? Moi ils m’ont chopé rue Delille, la maréchaussée dans toute sa splendeur, j’ai tout laissé dans une poubelle quand je les ai vus, je suis vert, Marie m’avait même commandé une cagoule spéciale sur Amazon pourtant…

-Non, j’ai été plus futé que toi et surtout, je me suis levé plus tôt, pour échapper aux barrages ! Regarde !

Et, devant Pierre médusé, Robert extirpa de son sac un marteau, une hache et trois énormes pavés.

***

Vincent s’était réveillé à l’aube, en sursaut, comme chaque matin. C’était toujours ce même rêve, ce cauchemar incessant dans lequel il plongeait vers une voiture en flammes juste avant qu’elle n’explose, alors que sa sœur jumelle était dedans… Le psy de la caserne lui avait dit qu’il devait souffrir de stress post-traumatique, entre la mort de sa mère, l’accident de son père et les mois de commando au Mali, mais Vincent n’arrivait pas à faire le lien avec la présence de sa sœur dans ce rêve récurrent, d’autant que les jumeaux ne se parlaient plus depuis dix ans… Tout avait commencé durant leur année de troisième, quand ils avaient été placés en famille d’accueil, soudain privés de tous leurs repères par l’Aide Sociale à l’Enfance qui, croyant bien faire, avait transformé deux enfants affectueux et rieurs en adolescents haineux et privés de repères.

Lui s’était réfugié dans la violence, usant de ses poings comme d’une arme, ne rêvant que d’en découdre avec ce monde injuste qui l’avait amputé de sa propre vie. Très vite, il avait quitté l’école, se retrouvant en apprentissage, fuguant de deux familles d’accueil, ne répondant même plus aux appels angoissés de Julie. Quand leur père avait été en état de les reprendre à ce qui n’était même plus « la maison », il avait tenu deux mois avant de s’engager. Comme elle lui avait manqué, son Auvergne, quand il arpentait l’air désolé des déserts, son barda sur le dos et la haine vibrionnante des Fous de Dieu autour de lui ! Chaque dune gravie lui rappelait les points de vue grandioses depuis ses Puys verdoyants, et chaque village traversé lui vrillait la nostalgie au cœur, quand il apercevait les mères entourées de toutes leurs ribambelles d’enfants, souriant timidement à ces visages imberbes et fermés censés les protéger de leurs propres frères devenus fous…

Finalement, c’est l’armée qui avait réussi à rattraper les erreurs des services sociaux défaillants et d’un père maladroit, redonnant au jeune homme le sentiment de faire partie d’une famille, lui rendant ces valeurs qui avaient été siennes durant son enfance simple, mais heureuse, et peu à peu l’envie lui était venue de retrouver sa douce France après avoir vu le monde, à l’instar de ses ancêtres bretons… C’est ainsi qu’il avait postulé pour intégrer un escadron de CRS, ce qui, au vu de ses excellents états de service, s’était fait sans mal, et qu’il se retrouvait, par le plus grand des hasards, en ce samedi de l’acte XV, au pied du Puy de Dôme qu’il n’avait pas revu depuis des années… Il demeurait sans nouvelles de Julie qui, depuis le jour où il s’était engagé, ne lui avait plus jamais adressé la parole, toute pétrie des idéaux « gauchistes » dont elle s’abreuvait à la fac, et n’avait jamais réellement réussi à renouer avec son père.

Depuis le fourgon où il patientait depuis le matin, Vincent avait aperçu les grands arbres du Jardin Lecoq, et il se demandait une fois encore comment il avait pu s’éloigner autant de cette jumelle dont il avait été si proche…

Il se souvenait de leurs rires incessants sur le chemin de l’école, de leurs dimanches passés à s’écorcher les genoux dans les ronces entourant le potager de mémé Jeanne, le visage barbouillé de jus de sureau, des longues promenades que Martine leur faisait faire le long des berges du Chambon et des tours empierrées du château de Murol, du haut desquelles il se prenait pour un Comte d’Auvergne… Le matin, leur grand-mère les amenait souvent à la messe, leur faisant faire chaque fois une découverte différente, voulant offrir « ses » petites églises romanes aux jumeaux, essayant de leur transmettre sa foi de charbonnière, et surtout son amour pour les vitraux et les Vierges Noires. Un jour, on s’agenouillait à l’église Saint-Ferréol de Murol, tandis qu’un autre on devait dire un Notre-Père à Saint-Nectaire, quand on ne rêvait que d’aller caresser les vaches des cousins…

Très vite, Julie s’était rebellée, déclarant que Dieu n’existait pas puisque sa mère était malade, alors que lui, Vincent, allait en cachette mettre des cierges, en semaine, après le rugby, à Notre-Dame du Port, priant comme un fou pour que vive Martine. Était-ce à ce moment-là que frère et sœur avaient commencé à s’éloigner l’un de l’autre ? Et pourtant, en observant le ballet des canards sur l’eau moussue du lac, tout engoncé dans son harnachement militaire, Vincent avait encore en bouche leurs fous-rires complices lorsqu’ils faisaient du toboggan avant de se poursuivre jusque dans la roseraie…

Son père ignorait tout de sa présence à Clermont, il le pensait sans doute encore à Lyon, puisque c’est vers Fourvière que sa compagnie avait essuyé les coups les plus rudes lors d’un acte précédent… Il irait peut-être le surprendre après les échauffourées, et puis ils iraient voir mémé Jeanne, qui ne serait pas éternelle malgré sa bonté… Et qui sait si Julie ne serait pas rentrée de Berlin… Tout à sa rêverie, Vincent ne remarqua pas la silhouette masquée qui venait de s’approcher très près du fourgon. Il sursauta violemment lorsque le pavé, énorme, manqua faire éclater le pare-brise. Fous de rage, deux collègues sautèrent aussitôt du véhicule et se mirent à pourchasser l’individu qui tentait de fuir vers la minuscule rue d’Enfer, plaquant l’homme cagoulé au sol et le bourrant de coups de pieds et de coups de matraques en lui hurlant que nul n’avait à s’en prendre aux représentants de la loi… Vincent, qui les avait suivis, effondré par ce caillassage si brutal, mais aussi ébahi devant le dérapage de ses camarades épuisés par tous ces samedis de guérilla urbaine, croisa soudain le regard affolé de l’homme qui, le visage tuméfié et le gilet jaune déjà couvert de sang, implorait pitié. Interdit, il reconnut son propre père.

***

Julie peinait à respirer sous ce masque qui lui mangeait le visage et dont les sangles lui lacéraient la peau. Une fois encore, elle se demanda ce qu’elle faisait là, au cœur de cette foule compacte et déchainée, emportée par cette houle haineuse qui détruisait tout sur son passage, allumant des feux de poubelles, s’acharnant sur des vitrines de banques, taguant des slogans plus agressifs les uns que les autres sur les abribus et scandant les sempiternelles rengaines des samedis…

Elle n’arrivait plus à adhérer à ce combat qui, somme toute, n’avait plus rien à voir avec celui de ses débuts dans le militantisme. Si elle éprouvait une tendresse pour les idéaux des Gilets Jaunes, les dérives de ses amis cagoulés et bottés de noir l’épouvantaient. Elle se souvint soudain avec nostalgie de la petite écolo timide qui, partie faire un mémoire de recherche sur les alternatifs berlinois, avait découvert avec bonheur les Birkenstocks, la bière et la liberté avant de se laisser embrigader par les dérives violentes des Black Blocs au gré d’une histoire d’amour aussi tourmentée que cette foule catapultée contre la démocratie… Elle avait tout mélangé, allant jusqu’à piétiner ses convictions les plus profondes, elle qui, à seize ans, chantait Dylan et dessinait des signes de paix sur tous ses livres…

La mort de sa mère et la trahison de son jumeau adoré avait sans doute accéléré sa dérive vers cet extrémisme politique ; longtemps, elle avait voulu détruire sa propre enfance et le lien vers ce frère qu’elle méprisait pour avoir voulu défendre cette « patrie » qu’elle et ses camarades anarchistes conspuaient allègrement, eux qui rêvaient d’autres utopies et qui voyaient la violence de la Révolution comme une juste riposte face à la brutalité étatique et comme un passage obligé vers la liberté.

Cependant, en remontant le boulevard Lafayette et en longeant son ancienne fac, elle avait eu comme un déclic, se souvenant du vers de Khalil Gibran qu’elle aimait tant : « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. »… Toute cette violence faisait-elle réellement sens ? Ne devrait-elle pas plutôt renouer avec ce qui lui avait été si cher, la poésie, la littérature, la philosophie, et, surtout, sa famille ? Elle avait traversé le Jardin Lecoq au petit matin, tête nue encore, ayant dissimulé ses armes et son casque dans une énorme peluche rapportée de Berlin, et elle était restée longtemps sous la verrière, à observer son enfance en catimini, sentant encore la main de sa mère qui lui caressait les cheveux et entendant la voix flûtée de Vincent qui lui criait de le rejoindre aux balançoires… Elle s’était assise sur l’un des bancs de la roseraie, caressant machinalement la mantille de Jeanne qu’elle cachait toujours dans sa poche, et avait décidé que ce samedi serait le dernier et qu’elle irait voir sa grand-mère demain, puisqu’elle savait que son père se rendait à Murol tous les dimanches, et qu’elle demanderait l’adresse de Vincent.

Elle ne savait presque plus où elle se trouvait, poussée, tirée en arrière, presqu’étouffée par cette marée humaine hurlante, dans cet espace flou et envahi des fumées opaques des lacrymos qui brûlaient les poumons et les yeux des manifestants de plus en plus en colère, c’était comme une déferlante qui viendrait encore et encore se briser sur les récifs, et la cathédrale au loin dressait son immense flèche aujourd’hui plus que jamais noircie par ces brouillards, telle une vigie surveillant les enfers. Soudain, Julie repéra une brèche sur sa droite et eut envie, pour la première fois depuis ses années de lutte politique, de fuir, de dire non à cette bête humaine qui réclamait du sang, elle eut envie de se réconcilier avec la petite fille heureuse qui courait le long du Chambon, avec l’adolescente enjouée qui lisait Rimbaud, avec la jeune femme qu’elle rêvait de découvrir, apaisée, confiante. Jouant des coudes, utilisant son sac à dos comme un bélier pour fendre l’immense muraille jaune émaillée de noir, elle se retrouva rue d’Enfer, dans la plus petite rue de Clermont où elle jouait à cache-cache avec son jumeau en rentrant de leurs cours de dessin aux Beaux-Arts, bien des années auparavant…

Une sorte d’hydre à deux têtes s’avançait vers elle depuis le brouillard et les clameurs. L’une des deux silhouettes boitillait dans sa parka tâchée de sang, l’autre, casque de CRS, à la main, la soutenait en souriant. Interloquée, Julie eut le temps de se demander ce qui diable faisait sourire un policier soutenant un manifestant avant de reconnaitre les yeux de braise de son frère et le visage tuméfié de leur père.

Mais un immense hurlement, s’élevant de la foule amassée devant le musée, attira l’attention de la jeune femme : se retournant, elle vit une voiture à moitié désossée qui commençait à se consumer et, à l’intérieur, un petit enfant au visage défiguré par la peur, tandis qu’une femme, sans doute blessée par les mouvements de foule, gisait sur le sol, au ras des flammes. Le feu avait déjà atteint le moteur, il fallait agir vite. Au moment où elle s’apprêtait à s’élancer ver la scène, son frère jaillit de la ruelle en lui criant de sauver le petit, il allait s’occuper de la mère. Et, d’un même élan, le frère et la sœur, casqués et vêtus de noir tels deux justiciers venus de puissances ennemies mais unissant leurs forces, se précipitèrent vers le brasier. Vincent souleva la femme qui, ayant repris ses esprits, se débattait en hurlant le nom de son fils. Julie, s’emparant de la hache tendue par son père qui les avait suivis, entreprit de briser la vitre arrière du véhicule et réussit à s’emparer du petit garçon terrorisé avant de l’éloigner du feu. L’assemblée applaudissait, policiers et manifestants ayant cessé toute animosité, la haine comme figée, la lave incandescente de la révolte soudain pétrifiée. C’est alors que l’enfant se mit à crier « doudou, doudou », et que Julie revint sur ses pas en courant, plongeant à nouveau vers la voiture léchée par les flammes.

Le jaune soleil du brasier explosa violemment : et puis ce fut la nuit.

***

« Partie trop tôt », pouvait-on lire sur la couronne de roses ornant le cercueil reposant dans la nef. Passant sous la devise de la famille d’Estaing, « Sic me mea facta decorant » (Mon honneur est dans mes actions) sculptée sur le porche de la petite église de Murol, Pierre songea au garçonnet sauvé par Julie. Il s’approcha du banc de la famille, où trois personnes se serraient les unes contre les autres : Pierre reconnut son ami à sa tête bandée, puis Vincent, droit et digne ; une femme à la tête recouverte d’une mantille noire était agenouillée sur le prie-Dieu où l’on pouvait lire « Jeanne Pourrat ».  L’église était bondée, la lourde odeur d’encens donnait le tournis. S’installant derrière Robert, Pierre se tourna vers Marie et lui murmura d’un air malicieux :

– Partie trop tôt, ils exagèrent ! Jeanne avait plus de quatre-vingt-dix ans, quand même !

Un peu plus tard, lorsque les dernières mains furent serrées et que les cochonnailles et les bugnes furent remisées dans la souillarde, Robert s’approcha de la pendule et remit le balancier en marche, avant d’enlever le drap du miroir. La Montagne du dimanche était encore posée sur la table ; Jeanne avait été si fière de voir la photo de ses petits-enfants qui allaient être décorés de la médaille d’honneur de la ville…

Il sortit sur le pas de la porte et vit les jumeaux qui s’éloignaient, se tenant par la main, pour cueillir des jonquilles.

http://www.auvergne-centrefrance.com/geotouring/eglises/63/murol/eglise-saint-ferreol-murol.html

Le jour où j’ai vendu Rimbaud

Il fait un beau soleil d’automne, les asters fleurissent tendrement.

Nous sommes le deux, et mon compte est déjà à découvert, comme toujours depuis trois ans. Avez-vous déjà goûté à un colis de la Banque Alimentaire ?

Mes enfants m’ont demandé pourquoi il était écrit « Interdit à la vente », sur ces drôles de boîtes qui ressemblent à des raviolis pour chiens….

Déjà, il faut démarcher l’assistante sociale du Rectorat…Elle n’est pas débordée, a plutôt l’air de bailler aux corneilles dans son joli bureau placardé d’affiches vantant les méfaits du tabac. Poliment, elle daigne me taper un courrier à destination de l’épicerie sociale, et j’ai l’impression d’être Gérard Jugnot dans « Une époque formidable », c’est assez grisant. Un peu comme si j’allais passer à la télé pour la soirée des Enfoirés, sauf que je ne fais pas partie des bénévoles, mais des nécessiteux, ce qui est tout de même assez paradoxal avec un salaire d’enseignante…

Mon appartement se vide peu à peu des biens nécessaires, mais pas obligatoires…Le lave vaisselle est parti discrètement, tout comme le piano, ou encore les vieux vinyles de Dylan ou de Bécaud. Je garde sous le manteau, pour les jours de vraie disette, un trente trois tours des Chœurs de l’Armée Rouge et un quarante-cinq tours de Bill Haley et ses « Comètes »! Ils nous feront au moins un panier du Lidl…Surtout, ne pas dire à mes parents que ces reliques vont être vendues…

Pour mon bureau en chêne blond, récupéré dans les locaux de la CGT de la SNCF où travaillait mon premier mari, lorsque j’avais vingt ans, et qui, après des générations de fonctionnaires puis de révolutionnaires zélés, a vu passer toutes mes dissertations sur les Affinités Electives ou sur Bismarck, j’hésite…Le vendre serait un véritable crève cœur, car il est comme l’extension de mon âme, comme un fidèle compagnon d’infortune…

Ce matin, une jeune fille a découvert mon annonce placardée à la fac, et va venir fouiller dans ce que j’ai décrit comme « Les Puces au chaud » et « Une Bibliothèque de rêve ».

Je n’ai jamais classé mes livres, hormis quelques rayons spécifiques, comme les « beaux livres » ou les médecines douces. Depuis toujours, Hugo voisine avec Charlotte Link, Agatha Christie avec Platon, et, miracle de la mémoire visuelle, je suis capable de retrouver mes « petits » en cinq minutes, connaissant le recoin où se cachent Werther et Raskolnikov, ou encore les endroits où j’ai glissé photos, notes d’agreg, mots doux…

On sonne. Elle s’appelle Anna, est étudiante en Lettres Modernes, et elle est d’emblée émerveillée par l’abondance, le fouillis, le rangement à la diable, les vieux policiers qui épaulent les classiques et cette ambiance « quais de Seine »….

Soudain, elle le prend.

« Mon » Rimbaud. Mon recueil nrf de « Poésie/Gallimard », celui qui me suit depuis la Première quand, avec Marie-Claude, nous déclamions Ophélie sur les pelouses du lycée…

« -et l’infini terrible effara ton œil bleu ! »

Petite fille, j’ai vécu cinq ans à Charleville-Mézières, et l’un de mes premiers souvenirs, c’est ce petit pont qui mène au Musée Rimbaud, ce sont les arcades de la Place Ducale : atavisme, gémellité artistique ? Je me suis toujours senti une étrange sororité avec l’éphèbe rebelle.

Anna sourit, me demande si « je l’ai lu » …Les gens qui viennent à la maison demandent d’ailleurs souvent si « je les ai tous lus »…! Question étrange, si déplacée, incongrue, illicite, ridicule, que je ne peux qu’y répondre gentiment, en éludant la vérité…On ne va pas monter un Café Philo juste pour cette question, mais elle est pourtant extrêmement symptomatique du respect et de la crainte que la plupart des gens ont devant les livres et devant ceux qui les fréquentent…Non, justement, je n’ai pas « tout » lu, et c’est une de mes premières questions existentielles que je me posais, enfant…Comment trouver ce temps ?

Oui, Anna, j’ai lu Rimbaud. Non pas une fois, mais des centaines, des milliers de fois. J’en connais chaque vers, chaque parcelle d’émotion. C’est grâce à lui, à ses mots, que j’ai aimé la poésie, que j’ai compris que jamais je ne tenterais de transformer le monde, mais plutôt que je changerais la vie, ma vie…Portée par les couleurs et les illuminations d’Arthur, j’ai descendu des fleuves impassibles et embrassé des centaines d’aubes d’été. Ses voyelles m’ont aidé à comprendre les méridiens célaniens et les méandres proustiens, son portrait d’adolescent rageur et rêveur est toujours posé sur mon bureau, fragile icône qui m’aidé à traverser tant de saisons en enfer.

Voici venir le temps des assassins. Oh, ce n’est pas « Le choix de Sophie », il n’y a pas mort d’homme, mais juste cette reculade, cette petite prostitution. Vendre « mon » Rimbaud, ce serait véritablement vendre mon âme au diable, renoncer à ma dignité.

Je redresse la tête et, doucement, je lui reprends le livre, tout tâché, tout corné, plein de sable, de rêves, d’amour. Il ne partira pas, il restera auprès de nous quand les huissiers viendront saisir l’ordinateur et la télé, il me suivra encore dans le HLM où je vais sans doute devoir aller m’installer, moi qui rêvais d’une grande maison au milieu des tournesols, d’une véranda gorgée de soleil et ivre de passions, où j’aurais écrit mes romans fleuves…Il sera parmi mes derniers fidèles, avec mon exemplaire de l’Idiot présentant Gérard Philipe en couverture, avec mon Journal d’Anne Franck quadrillé de bleu et la méthode Boscher de mon père…

 Celui là n’est pas à vendre. 

Elle est retrouvée !

-Quoi ?- l’Eternité 

***

Ce petit texte a été écrit dans ces années où, entre divorce international et surendettement, j’ai goûté aux joies des « classes moyennes surendettées »…